Mardi 21 avril 2009 2 21 /04 /Avr /2009 16:30

L’aube se levait paisible sur Abmon, petit bourg du royaume des Dieux Oubliés. Le soleil brillait haut quand tombèrent les premières plumes noires. Dans la fraîcheur du levant les corbeaux d’Ankha furent libérés. La secrète missive partit avec eux.

Ces messagers étaient remarquables. Ils n’étaient point communs aux simples freux des monts. Ils avaient des serres puissantes et une vision digne d’un aigle. Leur plumage noir irisé avait des reflets changeant au gré des éléments. Avatars divins ils étaient immortels. Peu d’entre eux avaient renoncé à cette immortalité. Lorsque l’un d’eux se posa sur l’épaule de la statue un changement s’opéra.

L’œuvre de pierre noire et d’ivoire se dressait au fond d’une ruelle sombre, dans le quartier du Septentrion. Le sceau de la confrérie des Guetteurs qu’elle portait se mit à luire. La pierre se morcelait. Le Guetteur minéral s’animait. Il quitta le socle l’enchaînant au sol. Il prit la direction du Sud et quitta le bourg. Il n’avait ni armes ni carte, il ne savait où aller. Il se rappela soudain l’oiseau perché sur son épaule. D’un geste il le fit s’envoler. Mais le sombre volatile tournait en un cercle imparfait. Dans l’azur il dansait un étrange ballet. Il semblait pris d’un mal inconnu. Bientôt le vent se leva. Le sceau antique se révéla, libérant la magie. Le caractère divin était tiré de l’inconnu. Alors furent libérés les parchemins tenus par les avatars d’Ankha.

Chaque membre de la guilde comprit que le temps était venu. Ils prenaient la route menant au Grand Rassemblement. La missive pourtant demeurait obscure. Son message était écrit dans la langue des Anciens, inconnue de tous. En chaque royaume ils partaient suivant les sentiers tracés en des temps immémoriaux.

En le royaume des Landes Noires, terres maudites où régnaient en maître les Kadiyars, se dressait la grande cité de Nécros. Au cœur des bas fonds se levait un mendiant à l’air misérable. Nul ne connaissait son véritable nom et tous le craignaient. On l’appelait Longue Lame et l’on disait qu’elle, car c’était une femme, était une chevalier déchue. Malgré la gloire passée et les épreuves traversées elle gardait une silhouette altière.

Elle errait à travers le dédale de rues et de ruelles à demi éclairées. Elle jouait de sa dague pour écarter les inopportuns. Maintes venelles elle traversait. Elle vint aux abords de Blanche Pierre où les demi nobles s’établissaient en masse. Ils ne désiraient par là que se montrer plus aventureux qu’ils ne le seraient jamais.

Sous ses haillons empuantis elle portait son ancienne armure. Elle tentait de se fondre parmi la foule. Mais les nobliaux, à son passage, s’écartaient de répulsion et de crainte. Ils s’écartaient chaque fois soulagés d’une bourse toute emplie de pièces de cuivre, d’argent voire d’or. Lorsque sa ceinture à crochets fut bien lestée elle ôta sa cape de laine pourpre élimée, déchira sa longue jupe et révéla sa terne armure. Son regard violet bleu flamboyait d’une lueur malsaine lorsqu’elle leva les yeux vers les hautes tours de la demeure de Xaar. Il était depuis trois décennies le maître incontesté de Nécros. L’éclat de lune trahissait la présence d’un intrus. Elle devait aller à sa rencontre. Malheureusement la garde lourde veillait et elle se sentait trop faible pour les affronter tous. Alors elle rendit visite à un apothicaire de sa connaissance. Il était installé en Sombres Brumes, le quartier le plus noir de la cité.

Elle se glissait dans l’ombre. Elle évitait torches et candélabres. Elle fuyait les grandes avenues comme le mal pourpre. Une heure durant elle marchait ainsi. Sa dague faisait des ravages. Les corps des tire-laine, trop curieux et assez faible pour céder à la tentation de quelques pièces, se faisaient plus nombreux. Chaque fois elle posait les corps contre un mur, les faisant paraître assoupis. Elle entourait les gorges tranchées d’un linge grenat. Il masquait à la perfection les flots de sang. Parvenue à la rue du Crapaud elle aperçut l’enseigne. Elle touchait au but. Une vieille femme Karthala quittait l’échoppe. Elle sa glissa derrière elle et entra chez le marchand sans même toucher la porte. Elle se fondit dans l’ombre.

Jetant un regard par la fenêtre elle vit l’aïeule qui s’écroulait. Un bruit de clés se fit entendre. Et l’apothicaire, dans le plus grand secret tira le cadavre dans l’arrière cour où il s’occupa du mauvais payeur. Il se félicitait de l’efficacité de son remède contre les pauvres hères qui se croyaient plus sagaces que lui. La porte de l’arrière boutique se refermait.

Il regagnait son comptoir de bois de fer, d’acier, de chêne et de séquoia mêlés. Elle s’avançait sereine vers le vieux commerçant. Ce fut elle qui parla la première, ne laissant à l’apothicaire le temps d’ouvrir la bouche.

-         Bien le bonjour Panthère Nébuleux, cela fait bien longtemps. J’ai besoin de Goni.

-         Sois la bienvenue Longue Lame, ce que tu me demandes est cher. As-tu les moyens de me payer ?

-         Je les ai. Donnes-moi quatre fioles.

-         Es-tu sûre de ce que tu veux ?

-         Oui ! Sers moi rapidement ou tu pourrais tâter de ma lame.

-         Voici, voici ! Cela fais quatre pièces d’or et trois d’argent.

Elle posait les pièces devant elle et s’emparait des fioles au liquide brun vert. Elle les débouchait toutes. Un haut le cœur la saisit. La Goni dégageait un fort relent de terre et d’humus.

            Elle absorbait d’un trait le précieux breuvage. Elle retrouvait toutes ses forces. Dans la même seconde elle était foudroyée de douleur. Ses protecteurs, le puissant bison et le royal aigle des cimes se réveillaient d’une lente agonie. Les ailes de son dos se déployaient majestueusement. Elle ôtait son armure. Elle la glissait dans son sac et s’en allait. Elle s’apprêtait à sortir lorsqu’elle se souvint du secret de Panthère Nébuleux, le vieil apothicaire au regard sanglant et noir.

Elle regagnait le comptoir. Elle y posait le médaillon de platine qu’elle portait à son cou. Alors elle vit dans son regard se rallumer les feux de la cupidité et de l’avarice.

-         Donnes-moi le miroir et la coupe sans tarder !

-         Gardes ta lame rangée et tu l’auras.

-         Silence ! Fais seulement ce que je te dis.

-         Bien, puisqu’il en est ainsi je réclame quatre pièces d’or et une de platine en sus.

Elle dégaina sa dague et murmura une secrète formule. Ce fut bientôt une longue et forte lame d’aranth qui se fit. Elle sauta par-dessus le meuble et vint se coller au marchand, posant ainsi son arme contre la gorge nue du vieil homme.

-         Et maintenant vas-tu cesser de parler et t’exécuter ? Ou devrais-je moi-même me servir ?

-         Non, non. Je fais vite. Mais ranges cette lame par pitié ! J’ai toujours un mal fou à me concentrer dans ces situations.

-         Enfin tu deviens raisonnable l’ancien.

Elle rangeait l’épée au fourreau. De son corsage elle tirait une petite fiole emprisonnant une eau limpide aux reflets argentés.

            Le vendeur de remèdes partit dans l’arrière-salle. Il s’affairait auprès d’un meuble de bois laqué aux quatre cents tiroirs. Activant un secret mécanisme il révélait un coffre. Il l’ouvrit de deux tours de clef et le vida de son contenu. Il rejoignit prestement la chevalier. Il posait devant elle un miroir de bois ouvragé. Le centre était de glace grise, cette glace que seuls les Cryoxs, peuple des glaces, savaient produire. Par-dessus il posait la coupe au pied fin et à la large vasque. Elyabel ôtait le bouchon de la fiole. Elle versait l’eau vibrante dans un doux clapotis.

            Elle fixait l’eau avec attention, cherchant aux tréfonds de sa mémoire l’incantation de l’Eau des Visions. Les brumes de l’oubli se déchiraient. Insensiblement ses lèvres remuaient.

 

Eau de mémoire, Eau des origines qui a vu toute chose je t’appelle !

Le ciel et la terre en cette heure sont unis en un seul et même endroit.

Que ton onde soit claire, que les esprits anciens et à venir répondent à l’appel.

Par les Anges t l’ancienne mémoire, que les destins en cette heure soient révélés.

Et que soient libérés les bisons du Temps aux regards perçants.

 

L’eau s’apaisait, le métal chantait. Ainsi vinrent les premières images. Elyabel voyait les Éons tombés au combat, patientant en les sombres ténèbres. Elle apercevait ensuite ceux qui avaient reçu l’obscure missive. Ils progressaient peu à peu. Elle détachait un de ses cheveux. Elle le posait délicatement sur l’onde puis elle s’adressa aux siens.

-         Ô frères de la secrète alliance je vous appelle à moi !

Alors partout s’éleva la voix de la chevalier aux pouvoirs retrouvés. Tous firent halte. Les troupes dispersées s’unissaient. De grands feux furent allumés. D’une même voix, de celle du plus ancien d’entre eux ils lui répondaient.

-         Parles sœur, nous t’écoutons.

-         Chacun d’entre vous reçut la lettre mais je sais qu’aucun d’entre vous n’en connaît la substance. Cessez toute marche et attendez !

-         Qu’attendre ? Nous devons gagner le temple au plus vite.

-         Non ! Nul ne passera en Crone en ces jours. Car c’est ce qui attend les fous croyant pouvoir parvenir à leur but sans savoir ce que cache le sceau. Si vous gagnez le temple sans que les Anciens aient livré leurs secrets l’alliance aura été vaine. Je trouverai la clé. Je vous la livrerai sans délai. N’ayez nulle crainte ce ne sera plus très long.

-         Alors nous ne bougerons d’une lieue. Mais souviens-toi  que jamais notre serment ne doit être brisé. Nos âmes t’accompagnent. Que le courage de la Guilde soit avec toi ! Que Neleos guide ton bras et te donne la sagesse !

-         À bientôt mes frères ! Je reviendrai et nous vaincrons !

Elle ôtait son cheveu de l’onde. Elle remplit de nouveau sa fiole. Elle prit la coupe et le miroir qu’elle glissa dans son havresac. Le négociant stupéfait et quelque peu apeuré se relevait. Il la regardait d’un air soupçonneux.

-         Écoutes vieil homme ! Tu n’as rien vu ni entendu. Nul ne saura jamais ce qu’il advint en ton échoppe.

-         Bien évidemment Longue Lame mais que comptes-tu faire ?

-         De te cela ne te mêles nullement où tu risques la mort. Me suis-je bien fait comprendre ?

-         Oui, oui parfaitement mais avant de partir laisses-moi te dire une dernière chose.

-         Qu’elle est-elle ?

-         Je sais votre entreprise et connais l’ancienne prophétie. Tu devrais visiter Vautour Insomniaque le forgeron, c’est un ami.

Elle ne répondait pas. Elle prenait le chemin des avenues de la cité. Elle savait ces indications être un piège grossier. Aussi ne rendit-elle pas visite à cet "ami". Elle faisait preuve d’une prudence indispensable en ces temps troublés. Sans quitter Sombres Brumes elle prit la direction du fleuve. Elle passa le Pont des Âmes sans en regarder le sol. Car quiconque fixait avec trop d’attention les âmes prisonnières de l’ouvrage perdait la raison. Elle gagnait la faible lueur rougeoyant au loin.

            Elyabel gardait l’épée à la main. Elle sa tapissait dans l’ombre. Elle esquivait autant que faire se peut les tire-laine, les camelots et les coupeurs de gorge. Ils affluaient des bas fonds à la faveur des lunes. Chaque pas la rapprochait de son but quand le vent se leva brusquement. Sous la violence du choc elle déployait ses ailes et quittait le sol. Elle volait contre le vent. Elle s’éloignait pourtant sans cesse de son objectif. Il la confinait aux limites de la cité. L’enceinte éthérée, le champ de magie noire lui en interdisait l’accès. Elle ne tentait plus de lutter. Elle s’installait pour cette nuit sur les berges du fleuve, au sud de Nécros.

            Elle ne dormit point. Ôtant son armure du sac elle l’assemblait minutieusement. Guettant l’aube elle affûtait sa lame. Elle sa remémorait la magie, avait une pensée pour ses frères de la confrérie. Le sommeil la gagnait quand les cors du levant sonnèrent à tout rompre. Ils le faisaient chaque matin, avertissant les Kadiyars de l’imminence de l’aube. Ainsi débutait un nouveau cycle de vie dans les ténébreuses rues de la cité. L’ombre cédait la place à la lumière. Le chant de l’aigle des monts résonnait. Elyabel levait, par l’enchantement des Pantins Graciles, son armure. Elle la plongeait dans l’onde fraîche et la ressortait toute ruisselante. Elle appliquait la rosée sur chaque pièce. Dans une brise légère elle prit son envol.

            Au plus haut qu’elle put se rendre elle jetait l’armure vieillie. Le tout premier rayon du jour la frappait de plein fouet. Ainsi firent les suivants. Chaque pièce baignait dans la lumière. Le métal fatigué, par l’action conjuguée du dieu forgeron et du grand alchimiste se changeait en aranth. Les fêlures se refermaient. Les liens de cuir retrouvaient leur souplesse d’antan. Les stigmates des combats passés s’évanouissaient. Comme habitée par une âme, en réalité il s’agissait d’un demi esprit de la forge, la tenue de métal s’agenouillait devant la chevalier. Elle se disloquait.

            De l’armet aux jambières, une par une, chaque partie se fixait à sa juste place. Elles épousaient parfaitement son corps, l’emplissant d’une force nouvelle et incommensurable. Jamais elle ne s’était sentie si puissante. Tirant la lame du fourreau elle vit les antiques inscriptions gravées. Elles apparaissaient juste au-dessus de la garde et couvraient le tiers de la lame. Elles épaississaient un peu plus le mystère des derniers jours. Mais elles éveillaient aussi en elle une soif d’aventures qui jamais ne pourrait être abreuvée. Elle prenait, après quelques instants de repos, la direction de la porte sud, à six lieues de là.

            Elle cessait la fusion avec l’aigle. Peu à peu elle s’unissait avec l’un des seigneurs des plaines, le puissant bison. Elle invoquait son esprit et sa force. Pour la première fois depuis de longues années les cornes poussaient ainsi que la toison. Les doigts se réunissaient en sabots. Elle tombait à quatre pattes dans un beuglement sonore. Elle était devenue un bison brun aux reflets rouges. Son âme et celle de la bête, sous cette forme animale mineure, cohabitaient. Nul conflit ne faisait rage en ce corps. Comme unis par une même volonté ils lançaient l’attaque. Dans un cri retentissant elle chargea.

            La plaine grondait de cet assaut furieux. En moins d’une heure elle fut aux portes de la ville. Le choc fut terrible. L’huis s’ébranla. La sombre magie faisait son œuvre. Elyabel reprit forme humaine. Lorsqu’elle voulut de nouveau franchir le cercle, elle dégaina sa lame. Elle trancha net dans le mur invisible aux profanes. Elle traça le sceau du Vent. D’un mouvement de l’épée trois Souffles Tranche Crocs s’abattirent. Ils ouvrirent une brèche, un passage que sans tarder elle franchit.

            Le jour était plein mais aucune lumière ne gagnait les bas fonds. Elle traversait quelques ruelles et gagnait l’auberge du Chaudron Noir. Les ivrognes se faisaient plus nombreux. Les déchets souvent s’amoncelaient. Les lichens croissaient sur les pierres à demi disjointes. La crasse s’accumulant sur les fenêtres parachevait le tableau qui s’offrait à ses yeux. Elle ne toucha pas même la porte de ses mains. Certains sortaient sur leurs jambes, beaucoup en volant, jetés dehors par le tavernier lui-même. Elle traversait la salle, évitait les bagarres et tentait de ne pas glisser sur une flaque de vomi ou de mauvais vin renversé. Tous la regardaient d’un œil soupçonneux. Elle ne leur prêtait guère attention. Pas plus qu’elle ne prêtait attention au patron qui la hélait avec zèle. Elle n’avait pas gravi six marches qu’un coup de poing la fit vaciller.

            Elle redescendit la volée de marches et vint trouver l’auteur du coup. Elle le toisait. Bien qu’il fût plus grand et plus fortement charpenté, il ne lui inspirait aucune crainte. Elle l’invectivait.

-         Toi dont je ne connais le nom excuses-toi immédiatement !

-         Écoutez la demoiselle mes amis, elle me semble terrifiante.

-         Excuses toi où tu tâteras de ma lame, par Amarok je le jure. Et je n’ai pas l’habitude de plaisanter tu peux me croire.

-         Jamais pauvre folle ! Pour qui me prends-tu ? Je ne suis pas homme à m’abaisser devant une femelle.

-         Alors tu cours à la mort.

-         Mes amis, mes amis prêtez l’oreille ! Cette jouvencelle se croit assez forte pour me vaincre. Dois-je la laisser faire ? Dois-je me laisser insulter ?

-         Cesses de parler ! Aurais-tu peur ?

Il se mit à rire aux éclats.

            Un coup de pied de la chevalier le réduisit au silence. Il s’écroulait, les mains jointes à l’aine, pleurant de douleur. Il se relevait d’orgueil. Ne voulant s’avouer vaincu il partit au combat. Lestement il envoyait coups de poing et attaques à la dague. La chevalier esquivait les assauts avec une grâce féline. Elle se jouait de lui, elle attisait sa  rage. Lorsqu’il fut à point elle porta l’estocade. Elle saisit au passage une chopine de bière éventée et la lui lança au visage. Il se rua sur elle tête baissée. Et ce fut sa tête qui, tranchée, tomba au sol et roula sous une table.

            Longue Lame se baissait pour la ramasser. Elle la saisit par les cheveux gras et bruns. Elle la montrait à tous, encore sanglante.

-         Et maintenant si cela intéresse quelqu’un je suis prête ! Que celui qui veut me défier s’avance dans l’instant !

Nul ne répondit. Après un moment de stupeur la vie reprit son cours. Les chopines se vidaient, les paroles obscènes fusaient. Les jeux d’argent et de hasard quelque peu arrange se poursuivaient. Elle gagnait l’étage tandis qu’au dehors la fille de l’aubergiste partait à toutes jambes quérir la garde de la cité. Elle ne devait plus perdre de temps. Au milieu des escaliers elle lançait la tête par-dessus la rambarde. Elle vint, les yeux révulsés, à côté du reste du corps que les rats déjà attaquaient.

            Elle s’en allait de par la plus haute des chambres, grande de six coudées de large sur huit de long. Elle repoussait de sa lame l’huis. Un haut le cœur  la saisit lorsqu’elle ouvrit les volets vermoulus. L’air s’engouffra dans la petite pièce, emportant avec lui les relents d’alcool, de crasse et de sang. Les volets claquèrent puis se détachèrent. Ils s’écrasaient vingt coudées plus bas, à deux pas d’un ivrogne cuvant son vin. Elle appelait Elom, son aigle protecteur.

            Le rapace s’approchait à toute allure. Avant d’avoir pu prononcer le nom de la cité en langue locale il était là, serres plantées dans le rebord de la fenêtre. Dans un cri il repartit. Il survolait chaque quartier quand il disparut du champ de vision de la chevalier. Mais avant de disparaître il lui redonna espoir. Elle fixait, loin devant elle, le palais du chef de la cité. L’éclat lunaire y brillait toujours. Soudain la porte claqua avec violence, sortant à demi de ses gonds.

            Trois gardes se tenaient devant elle. L’un, armé d’une hallebarde, un autre d’une dague, le dernier de poings d’ours. Derrière eux le tavernier les exhortait au combat. Sereinement elle avança, sans armes à la main. Elle se baissa, ajusta son pantalon. D’un geste vif elle lança le couteau qu’elle portait à la cheville. Il se figea dans la gorge du couard qui tombait mort sans avoir pu prononcer une parole de plus.

            Aussitôt les trois l’encerclèrent. L’espace réduit de la chambre lui interdisait l’usage de son arme. L’homme à la hallebarde, un Karthala de haute et puissante stature gardait la porte. Les coups pleuvaient. La pièce autrefois silencieuse résonnait du vacarme des armes et de la fureur de la lutte. Elle rendait chaque coup, visant à chaque assaut un point vital. Une griffe se planta dans sa cuisse. L’autre mit en lambeaux son fourreau, laissant l’épée choir à terre. Elle boitait à présent. Ses opposants devenaient de plus en plus agressifs.

            Perdant patience le gardien de l’huis se précipita au cœur de la mêlée. Elyabel para l’attaque. La seconde suivante elle brisait le poignet du porteur de la dague et s’en emparait. Faisant mine de s’écrouler elle trancha l’arrière des genoux du puissant guerrier. Il tituba et finit par chuter par la fenêtre. Il périt sur le coup, la nuque brisée. Pour s’assurer de son trépas la chevalier prit la hallebarde, repoussa un temps ses opposants et l’envoya se ficher dans le cadavre encore chaud. Le pauvre hère en contrebas jeta au loin sa bouteille et partit en courant de cet endroit. Il hurlait à qui voulait l’entendre que cette place était maudite. Il y pleuvait des morts. Et ces morts périssaient une seconde fois, transpercés par leurs propres armes.

            Elle reprenait l’avantage. Blessée à l’épaule elle jouait d’esquive et de parades. Tout à coup les griffes d’ours fusèrent vers sa gorge. Elle les arrêta à l’ultime seconde. D’un fauchage elle le déstabilisa et parvint à s’échapper. De la grande salle montait un bruit épouvantable. La mise à sac de l’auberge avait débuté dans le plus formidable des chaos. Certains s’en venaient, elle devait mettre un terme à ce combat au plus vite. Elle referma la porte, la cala du dossier de la chaise et y assit le tavernier.

            Elle tenait en respect l’adversaire aux coups précis et puissants. La douleur se faisait plus cuisante. L’autre guerrier patientait sourire au lèvres, ignorant le mal. La dague soudain se planta dans son cou. Nul sang ne perlait. Elle vint à la rencontre du maître des griffes. Son acolyte ne pouvait bouger. Il ne fit que trois pas avant de s’écrouler sur la paillasse. La porte tremblait des coups appuyés des clients en armes. Elle ne tarderait pas à céder. Tandis qu’elle mettait au point une stratégie il poussait un cri effroyable. Il se muait en homme ours. Les gants d’acier se faisaient pattes aux terribles griffes.

            Elle aurait aisément pu l’abattre. Elle voulait se jouer de lui et attiser sa hargne. Il multipliait les faux pas. La peur était en elle, elle lui présentait néanmoins sa gorge. Ivre de mort, de sang et de colère il se jetait sur elle. Au dernier moment, à l’ultime seconde, de son pied elle frappa le sol. Le bois craqua. L’épée se redressait sur son pommeau et il chut. Il se transperça le cœur de la lame. Elle le fit rouler sur le côté et l’ôta du cadavre.

            Elle admirait l’horizon quand la porte vola en éclat. Le corps sur la chaise atterrit  dans le baquet à demi empli d’une eau couleur de suie. À la vue des corps ils acquiescèrent et envahirent la pièce. Elle leur fit un signe de la tête et de la main puis sauta par la fenêtre. De justesse elle rattrapa le bord de la toiture d’en face. Elle se relevait durement. Les côtes endolories elle écoutait les clients l’injurier copieusement. Dans un éclair de lucidité, phénomène assez rare en ces quartiers pour être mentionné, ils sortirent de la chambrette et reprirent consciencieusement le pillage du Chaudron Noir.

            La garde approchait, elle avait eu chaud. Elle riait. De quelques linges elle se fit des pansements. Elle parcourait désormais ainsi les bas fonds, allant de toits en toits. Le zénith était passé depuis bien longtemps quand elle aperçut le signe. Elle quittait le toit glissant des pluies de la matinée. Elle descendait par le lierre couvrant la façade de l’humble demeure. Sur le pas de la porte elle déposait une pièce d’or, en remerciement de cet abri inespéré. Elle traversait les rues à marche forcée, craignant le départ du signe à chaque seconde. Elle ne s’attardait nullement.

            Son regard fier et ombrageux éloignait tant les curieux que les vilains malintentionnés. Elle quittait rapidement les bas fonds mais persévérait néanmoins à travers les ruelles. Si elle marchait toute armée sur le palais elle devrait de nouveau combattre. Cela elle ne le souhaitait pas mais elle revêtit tout de même son armure. Son havresac lui pesait, elle ne s’en séparait pas pour autant. Ce fut lui qui lui permit d’accéder aux faubourgs nobles de la cité. Avec le peu de noblesse qui était de ce peuple maudit.

            Les gardes l’arrêtaient. Une pièce ou deux, quelques phrases bien senties voire un sourire enjôleur les écartaient le plus souvent. Mais plus la demeure du chef de Nécros se rapprochait plus elle devenait suspecte. Alors, quand elle parvint aux portes de Neiges Noires, elle fut éconduite et sa requête refusée. Elle ôta son havresac et, au terme d’une heure d’errance dans ces rues inconnues elle aperçut l’échoppe d’un tailleur.

            Une troupe d’enfants des rues la suivait. Elle poussa la porte, fit le tour de la boutique et ressortit moins d’un quart d’heure plus tard. Elle était vêtue d’une longue robe de satin noir aux manches de dentelles sombres ornées de roses écarlates brodées. Les enfants l’avaient attendue. Des sifflets approbateurs l’accueillirent. De sa bourse elle sortit huit pièces d’argent et en remit une à chacun. Ils partaient à toutes jambes, à la fois trop heureux de cette aubaine et inquiets du possible coup fourré qui se cachait derrière ce geste inhabituel en ces landes. Ainsi parée elle avançait au devant des gardes. Une jeune Kadiyar aux grands yeux d’un noir profond l’accompagnait. Elle était son portefaix.

            Elles passaient le barrage sans encombres. Les rues pavées, bordées de hautes et riches demeures s’ouvraient devant elles. Elles progressaient rapidement. Le palais n’était plus qu’à deux lieues. Elle renvoya la jeune fille non chez elle mais chez des amis où elle serait en sécurité. Seule elle poursuivait sa route, fixant au loin cet éclat de lune.

            Il se dessinait à mesure qu’elle approchait. L’éclat se fit silhouette. Il se mouvait sur les toits avec aisance, passant de tour en tour, comme évoluant sur un invisible plateforme. La forme était humaine et animale à la fois. Serein il observait la chevalier. Il connaissait l’inévitable issue de leur rencontre désormais proche.

            Elle avançait toujours. Elle parcourait chaque rue, chaque ruelle, ne s’exposant qu’à demi. Une ombre se glissa derrière elle. Elle ne savait qui elle cachait mais elle pressa le pas. Elle fit maints détours, changea si souvent de direction qu’un Cartographe y aurait perdu le nord. Au détour d’une allée, dissimulée sous le porche d’un alchimiste elle l’attendait. Furtive elle passa. En un éclair l’ombre fut plaquée contre le bois, l’acier froid de sa lame contre sa gorge. D’un geste net et précis elle la trancha.

            Le sang coulait à gros bouillons, maculant la robe et le sac à ses pieds. Le cadavre resta en ce lieu. Il ne serait découvert que trois jours plus tard par une patrouille de routine des gardes du palais. Le liquide de vie coulait en chaque fibre du tissu, nourrissant les roses, en faisant éclore de nouvelles. Elle n’était plus qu’à trois rues du palais.

Par Jonathan Harker - Publié dans : Grimoires et Parchemins
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Créer un Blog

Recherche

Derniers Commentaires

Recommander

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus